Shadow Motel par Günther Delgeniesse


« Ce ne sont pas les philosophes mais ceux qui s’adonnent au bois découpé qui constituent l’armature de la société » écrivait Aldous Huxsley. Pourtant on nous dit que « seul le détail compte » ou que le « diable se niche dans les détails ». Et on en connaît des collectionneurs et des passionnés, des maniaques… qui bâtissent patiemment leur discothèque, leur blog, qui ingurgitent goulûment la musique, les films, les séries (les livres, ça devient rare), et contrôlent jour après jour l’univers qu’ils ont mis sous cloche. Jouer au bowling, collectionner ou engouffrer de la musique, faire de la pétanque, du bois découpé ou jouer dans un groupe, il n’y a pas de différence tant que c’est fait avec la passion du détail. Car le bois découpé, houlà, il y en a des tas de sortes, au moins autant qu’il y a de niches dans le rock indé. Si Shadow Motel est un groupe qu’on arrive pas à ranger à la niche, c’est peut-être qu’ils n’envisagent pas leur musique comme un simple hobby. Comme hobby, il y a la peinture aussi. Ça permet de bien s’attarder sur les détails : les oiseaux, les meules de paille, les bateaux, les couchers de soleil en Bretagne… Mais le jour où un focus consacré à des rockers-handballeurs sera illustré par un peintre spécialisé dans les chevaux au galop, alors il sera peut-être temps de s’arrêter ou d’admettre définitivement que tout se vaut.

Shadow Motel, acrylique sur trois panneaux de 10×15 cm

Non, nous avons eu envie de mettre autre chose sur le site. Pourquoi de la peinture ? Déjà pour montrer qu’il y en a encore de la peinture, qu’elle n’a pas complètement disparu au profit de l’installation, de la vidéo, de la performance et souvent du n’importe quoi. Que les peintres sont encore des gens qui dessinent, qui travaillent et dont la situation oblige généralement à une certaine humilité. Et là nous retrouvons un discours que nous avons souvent tenu pour des artistes que nous avons voulu mettre en avant, faire connaître coûte que coûte, bien qu’il y ait toujours plus gros, toujours plus facile toujours plus clinquant. Dans un monde où Jeff Koons et Madonna ont imposé leur modèle de réussite dans leur domaine, où Pharell propose ses expositions à la galerie Perrotin, et où l’engeance maléfique de ceux-là semble régner sans partage, il est difficile de faire entendre des petites voix. Haute Définition. Toujours plus fort et plus maîtrisé, dans le moindre détail, et dans le moindre recoin de la forme… Je ne crois pas que ce discours ait beaucoup d’écho chez les artistes à qui nous avons donné la parole cette année. Tout simplement car quand on fait de la musique de façon honnête, c’est-à-dire sans esbroufe ou sans clinquant, on a pas le temps de se perdre dans les détails. Le temps, on le prend pour penser à sa musique : pour l’écrire, pour la vivre… De la composition musicale à la composition de la toile, finalement, il n’y a qu’un pas.

Le premier peintre publié par Subjective, le premier à essuyer les plâtres c’est Günther Delgeniesse. Oubliez les histoires de bateau et de Bretagne, sa peinture n’a rien à voir avec celle d’un amateur. D’ailleurs il a tiré le portrait au groupe en respectant scrupuleusement le calendrier de publication alors que nous, nous étions bien en retard. Il les a placés à l’intérieur du motel, derrière les stores de la pochette. En noir et blanc et d’après plusieurs photos, à l’acrylique et sur de petits formats. Dans sa peinture, il a bien sûr laissé de côté le lisse et le joli pour se poser les vraies questions. Qu’est-ce qu’un visage ? Est-ce mou ? Est-ce que ça peut se tordre ? Est-ce que c’est toujours beau même en mettant en avant les imperfections ? Faut-il représenter ce qu’il y a derrière ou devant un corps ?

Günther peint depuis plusieurs années et aborde depuis longtemps ces questions. Une partie de son travail est visible sur son site. Il regarde plutôt vers le passé ou vers l’Est, récemment il s’est emparé du motif du damier qu’il s’est amusé à tordre ou à surimposer à ses personnages de chair palpitante et tourmentée. La plupart de ses peintures sont des portraits qui lui permettent de donner libre cours à sa fantaisie et à sa curiosité, comme dans la série en polyptyque « BBBZZZJJJ« , dont la composition est rythmée par des sabres laser. Le portrait exige d’aller directement à l’essentiel, à la vision et au trait. La peinture, et en particulier la peinture figurative ne disparaîtra jamais. Si elle s’accommode si mal des mensonges de l’art contemporain et nous apparaît diminuée devant ses artifices tapageurs, c’est que le trait ou la composition sont d’abord une histoire de style, pas de détail.

http://delgeniesse-gunther.com/
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Peintures : Günther Delgeniesse

Texte : Atlas Ibiza

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